Lentement hardcore
Brutales Mélodies ne veut plus rien dire sinon crier avec Converge
Récriminations
Les gens sont cheaps. Ils parlent du prix du gaz pendant que des missiles pulvérisent des écoles, votent pour qu’on arme les frontières alors qu’on détruit autant ce qui les excède que ce qu’elles retiennent, ils adulent ce qui les infantilise, elles engraissent ce qui les limite, iels magasinent des winnebagos capables de tirer leur jeep mais appellent la police quand une tente se dresse au parc du coin, ils scandent Dobes Dobes Dobes quand le gardien porte son masque mais doutent de sa compétence (j’allais écrire masculinité) quand il verse une larme à la fin d’une game, elles sont fatiguées de la CAQ mais croient que Duhaime pis PSPP vont faire lever le débat, l’émotion les prend quand le premier banquier d’Ottawa flashe avec des lettres à Davos, les gens sont de même, crédules et stressées, à boutte et rigides, tout et rien, yes sir madame, c’est une comédie à pleurer, une tragédie virée en farce, une belle époque pour relire Marx, quoique je suis plus sensible à l’horreur latine de Mariana Enriquez, Fernanda Melchor et Samanta Schweblin, c’est ma stratégie du choc, j’écoute des femmes raconter l’horreur d’un monde d’éjaculateurs qui tuent la jouissance, je lis des fictions pour me rapprocher du réel, je tremble en entendant Lhasa de Sela chanter « Soon this place will be too small », me console en façonnant des pains au levain et en rompant la mie, je me sens peut-être un peu Jésus, je me sens surtout comme tout le monde, cheap et habitué aux héros, cheap et en attente de plus grand, c’est une soif de sens qu’on désaltère trop souvent en avalant les crachats du chef, c’est une longue énumération, une liste de constats déprimants, c’est un épuisant sujet amené pour en arriver à la question du jour : elles étaient où, les Brutales Mélodies, pendant qu’on avait besoin d’elles?
Je ne suis pas fiable.
C’est vrai.
Pire, je suis un prof de cégep. Pire du pire, un prof de littérature, cette discipline aussi mystérieuse que perverse qui fait du tort à vos enfants. Je suis de celles et ceux qui empêchent la relève d’obtenir son précieux diplôme en gestion de commerce. Je suis un socialiste syndiqué, un donneur de leçons qui met à l’étude des œuvres féministes, autochtones, des fables de la diversité, anticapitalistes, grivoises et perturbantes, j’exerce mon métier dans des conditions plutôt favorables, je ne parle pas du mobilier scolaire en décomposition ni des corridors aux plafonds défoncés et qui laissent pendre leur filage sans que ça n’émeuve personne, je ne parle pas non plus de la bouette dans laquelle tout le réseau patauge depuis l’avènement des IA de marde, je veux juste dire que j’ai un horaire flexible, que je peux m’organiser de manière autonome, ce qui est précieux et qui devrait me permettre d’accomplir beaucoup plus que ce que j’arrive à faire, et c’est là mon point, je sais, j’ai fait un long détour, mais voilà, j’y arrive, alors que des Antonio Gramsci et Pierre Vallière et Angela Davis ont écrit des textes puissants depuis leurs cellules nauséabondes, des textes parfois innommables mais qui continuent de nourrir l’insubordination, alors que des grandes figures ont tenu la plume malgré l’oppression, la misère, la violence, moi, avec ma job facile de correcteur de dissertations même pas vraiment critiques, avec mes deux enfants en âge de se cuisiner des Tasty Crousty et une femme aussi inspirante que pleine d’amour, moi donc, je peine à soutenir le rythme de production d’une infolettre mensuelle.
C’est décevant.
Mais voyez-vous, j’étais occupé à une autre aventure. Je viens de terminer la ré-ré-ré-réécriture d’un roman. On s’en crisse, diront plusieurs. Je suis crissement content pareil. Parce que voilà, écrire, pour moi, c’est long. Les premières traces scripturales de ce livre qui devrait paraître à l’automne prochain datent d’il y a sept ans. Pendant ce laps, Stephen King a dû publier une dizaine de briques en plus de superviser trois-quatre adaptations pour le cinéma ou la télé. Je ne suis pas de taille. En fait, la comparaison me fait penser à une blague que glisse King, justement, dans On Writing : un type croise James Joyce dans la rue et lui demande comment il va. Joyce interrompt son monologue intérieur pour répondre qu’il a eu une bonne journée de travail : « J’ai écrit 9 mots aujourd’hui. » L’ami se veut encourageant : « Wow! 9 mots! Bravo! » Et le Dublinois de conclure : « Le problème, c’est que je sais fuck all dans quel ordre les placer. »
Rions.
Lentement, je donc écris.
Fin des blagues.
Rêve
Je fantasme souvent une pensée fluide, une expression aussi précise que transparente, mais la réalité est que le sens ne me parvient que laborieusement, moins à l’oral que lorsque je me penche au-dessus d’un carnet. J’ai besoin de silence pour comprendre, de recul, j’ai un cerveau qui fonctionne comme une pédale à délai, je comprends à travers les échos des scènes que je me rejoue intérieurement.
Le hardcore sauve ma vie
Tous ces éléments mis ensemble m’amènent au vrai de vrai sujet du jour : le band metalcore Converge. Vous me direz : ben là, un groupe qui réinvente depuis plus de trente ans les manières d’agresser nos tympans, c’est l’antithèse du silence et de l’introspection réflexive, me semble! Vrai que Converge est un band de musique méchante. Jacob Bannon, quand il ne s’arrache pas les cordes vocales, dessine des têtes de mort sur des têtes de mort; Kurt Ballou joue de la guitare comme un pirate ampute les matelots trop proches de son trésor; derrière son drum, Ben Koller se débat comme un carcajou pris dans une cage – il va finir par sortir pis nous déchirer le ventre; finalement, il y a un bassiste, Nate Newton, que j’ai connu à l’époque où il sévissait dans Jesuit, qui ne faisait pas à proprement parler une musique de monastère. Bref, cette unité terrorisante de Boston pourrait sembler un obstacle à ma quête d’expression fluide et sensible. Pourtant, c’est depuis la solitude de mon jardin intérieur que je cultive mon affection pour cette musique sauvage. J’écouterais volontairement leur nouvel album Love Is Not Enough sur les enceintes de ma chaîne stéréo, mais le reste de ma famille ne partage pas mon goût pour ces fréquences prédatrices. Ainsi, c’est par l’entremise de mes écouteurs que je les savoure en marchant vers le travail, en circulant dans le rayon des farines de mon épicerie ou en joggant le long du Saint-Laurent.
J’écoute du métal en secret. À défaut d’avoir la satisfaction de développer de puissants torticolis suite à des séances de headbanging effrénées, je peux à tout le moins confirmer que mon amour des distorsions pesantes n’est pas le fruit d’une pression sociale mais bien un choix délibéré. Face aux riffs abyssaux accotés par des martèlements de bass drum, mon sourire nait de lui-même. J’aime cette violence. J’aime ce qui me déchire. Il suffit de quelques secondes, l’intro diabolique de « Concubine » sur Jane Doe, le chaos de « Aimless Arrow » dans All We Love We Leave Behind, et je suis transporté dans une autre version de moi-même, un espace où peut s’exalter mon désir de destruction.
Faire mal fait du bien
En voilà des gros mots! Détruire. Briser. Faire mal. Le métal me permet d’expérimenter ces domaines du vivant que notre culture répudie et condamne. La violence musicale offre une rare permission d’expression de ce que l’on porte en soi de négatif. Pas rare au sens où peu de gens ressentent des pulsions agressives ou pire, les font subir; rare au sens où socialement, ces phénomènes sont châtiés. Nos organisations sociales répondent aux manifestations négatives de la subjectivité par une négation institutionnalisée encore plus forte : une répression morale, législative ou armée. À défaut de réfléchir au négatif, on le mate à l’aide d’une force qui se présente comme étant la seule à être dotée de légitimité. Je n’aspire pas ici à développer une réflexion sur nos systèmes de contrôle ou sur le monopole étatisé de la violence, je tiens simplement à souligner que le hardcore et le métal sont des phénomènes anthropologiques qui offrent une voix à des impensés culturels. Nous vivons dans des mondes violents. Chaque jour nous confronte à nombre d’abominations, nombre de chocs qu’on peut très bien traverser comme le plus long corridor avec Laurence Jalbert mais qui, par les temps qui courent, trouvent en moi un écho plus probant quand j’entends Bannon me répéter Love is not enough to fend off scavengers. Tout ne peut être pensé ou réglé en s’offrant des fleurs, comme le rappelle l’intitulé du plus récent album de Converge. Love Is Not Enough. Il y a aussi le mal. Il y a aussi la douleur.
La chanson éponyme qui inaugure le disque aborde la question de la souffrance d’un angle sisyphéen : Don’t trust a soul if it doesn’t fall/ We learn nothing without gaping wounds. Converge n’évacue pas l’amour mais il élabore une morale de la cicatrisation. Bannon chante comme quelqu’un qui se débat depuis son lit de mort, c’est une voix éraflée, un cri sorti d’une plaie, mais c’est aussi une voix qui surgit et refuse de s’éteindre. Bannon chante contre un fardeau, il chante le dos courbé avec une monstruosité pleine de sympathie pour les cadavres, les blessées. C’est davantage une voix de boue que debout, une voix qui goûte la terre et les vers. Ça tombe bien, parce qu’on ne l’écoute pas pour se sentir propre. On plonge dans le métal parce qu’on a envie d’en découdre avec l’hypocrisie des conventions.
J’écoute Converge pour mieux sentir mes brûlures, mais aussi pour les soigner. Il faut entendre les gang vocals de ce groupe pour ressentir leur puissance cathartique. Converge appartient à une branche particulière de la généalogie métal, branche qui a des liens avec les cultures punk et hardcore. On entend toujours l’esprit de communauté dans la musique de Converge, et spécifiquement dans les voix des chœurs qui sont aussi fédérateurs qu’anarchiques. J’aimerais me faire bien comprendre, ici. Il y a plein de façons de faire résonner un chœur sur une chanson. On peut avoir la version Bon Jovi, soit celle d’un groupe chantant à plein poumon sans qu’une note dépasse; la classe d’enfants dirigée par Roger Waters, groupe où se mêlent les timbres et se devinent diverses individualités unies dans une même dénonciation; il y a le Def Leppard qui est en fait un feulement plein d’air, une illusion; et il y a les gang vocals hardcore, des chœurs qui viennent en troupeau, des ami.es rassemblé.es autour d’un micro et qui s’égosillent sans souci de justesse.1 Ces chœurs célèbrent le rassemblement. À mon sens, ils émanent d’une culture égalitaire, culture qui se manifeste dans la pratique répandue des concerts à même le plancher où le micro de la chanteuse ou du chanteur est fréquemment partagé avec les gens du public. Le hardcore est une musique de communauté. Une affaire d’amitiés. Aller dans un show hardcore, c’est aller vers une certaine famille. On va peut-être s’y pousser mais on chantera aussi ensemble. Pour revenir à Converge, il me semble impossible de résister à l’appel de crier en écho « Bad faith, bad faith2 ». Oui, le destin joue parfois contre nous, mais le groupe offre une résistance sans pareil.
J’écoutais cette semaine une discussion entre Bannon et Scott Vogel de Terror à propos de la scène hardcore de la Côte-Est dans laquelle ils ont grandi pendant la décennie 1990. Les deux y racontent comment cette scène leur a ouvert les yeux sur les complexités du monde. Vogel évoque les débats qui animaient les festivals, il parle d’espaces de discussions qui ressemblaient à des combats de boxe, va même jusqu’à dire qu’à certains moments, la musique devenait secondaire par rapport aux politiques, les deux réfléchissent à la validité ou non du moshpit, Bannon dit que cette scène l’a longtemps autant fasciné qu’angoissé, que c’est devenu son espace de réalisation, une place où il a pu se soigner des violences et humiliations d’une société compétitive et d’exclusion.
La scène hardcore a été le refuge des ados pas cools. Une place pour une jeunesse qui réussissait mal ou pas du tout à s’intégrer. La communauté hardcore s’est constituée par et pour des ti-culs qui n’attendaient rien des institutions. Esthétiquement, le hardcore propose un son beaucoup trop agressif pour les réseaux commerciaux. Économiquement, les groupes musicaux n’éveillent aucun attrait pour les amateurs de profits. Pourtant, c’est bel et bien un réseau aux multiples tentacules qui s’est mis sur pied au fil des ans et qui a permis à des musicien.nes et un public de trouver diverses niches.
Pour moi, les shows auxquels j’ai assisté ou participé dans la fin des années 90, que ce soit au Underworld, à l’X ou au Café Inconditionnel, ont été des palliatifs face aux misères et questionnements existentiels de ma vie jeune. Même si je ne comprenais pas toujours ce que ces groupes qui venaient souvent de l’autre côté de la frontière criaient, je reconnaissais avec eux un même besoin de construire un espace pour être. Là, pendant des après-midis à errer entre une salle de spectacle bruyante et des tables de merch sur lesquelles se trouvaient des caisses de vinyles échangés par des dizaines de groupes en tournée, des patches sérigraphiées, des fanzines et des sandwichs véganes, j’ai compris qu’on pouvait se construire un espace à nous.3
Quand j’irai voir Converge, la semaine prochaine, au théâtre Beanfield, ce n’est pas qu’un groupe que j’irai entendre. C’est un écosystème que collectivement on pourra célébrer.
Les gens sont cheaps, mais par chance, il en reste une couple qui sont pas du monde.
Je sais qu’il y a plein d’autres manière de chanter en groupe, que vous, dans votre chorale, ça ne se passe pas de même, mais que voulez-vous, ma langue est un outil approximatif, et même si j’écris lentement, je néglige plein de choses, je généralise à outrance, je dis les gens les gens les gens comme Keith Kouna, je chiale et regardez comment j’en viens à me perdre, c’est aussi ça le problème, plus on se soucie de préciser son propos, plus on se rend compte qu’on ne devrait plus rien dire, pas parce qu’on n’a plus le droit de rien dire, on a le droit comme jamais de dire des insanités, il y a plein de gens ne se gênent jamais de ça, non, ce que j’essaie de dire c’est qu’on ne devrait plus rien dire parce que chaque fois qu’on parle, on néglige quelque chose, et quand on s’en rend compte, quand on s’aperçoit du mal accompli, on se sent cheap, ce mal nous paralyse, il bloque notre élan initial et on se sent criminel de tenir un crayon dans sa main ou d’avoir de la salive au coin de la bouche.
Au fond, ce que je veux dire quand je dis que je ne veux plus parler, c’est qu’à la place d’un discours posé, j’ai peut-être juste envie de gueuler en chœur contre le destin, de suer au milieu d’un troupeau de corps gluants qui s’agglutinent en hurlant « bad faith », « all we love we leave behind », tout sauf Mike chez Rona, calvince!
Pour le dire avec Bannon, “Be your own light when there is none”.



