Bilan en triple axel
Brutales Mélodies tombent sur le cul, meurt et renaît
« And it’s hard to hold a candle in the cold November rain »
Gun’s and Roses
Novembre est noir, novembre est trempe et c’est la saison des bilans.
À défaut d’une lumière thérapeutique, c’est à la lueur sèche de son écran Dell que Brutales Mélodies s’échine à mettre des mots sur les dernières saisons de sa vie. Faut-il s’étonner si la musique qui s’est accrochée à mes oreilles a souvent été constituée de grincements, si j’ai été ravi par des discordances davantage que par des harmonies, si l’expérience de la beauté a pris une saveur amère?
On dit parfois que la musique permet d’installer une distance entre le monde et soi. D’un point de vue parental étroit, l’ado qui s’enferme dans sa chambre pour y mettre sa trame sonore à fond refuse d’entendre raison. Elle s’isole. Il s’abrutit. Les hautes et basses fréquences coupent du réel, enterrent les voix du devoir pour ne laisser place qu’à un bruit incohérent, celui d’une crise à laquelle les chantres autoritaires du gros bon sens refusent de porter oreille. Les audiophiles reconnaissent au contraire dans l’absorption de la musique une manière de se créer des passages, un cheminement par un pont intérieur vers un refrain, affirmation subjective d’un désir en puissance. On chante à son miroir pour y trouver son vrai visage, visage dont la vérité est versatile. Visage de joie. Visage de peine. Visage d’amour. Visage de guerre.
Depuis ma quarantaine, la musique permet toujours une médiation entre les perturbations intimes et sociales. Je crois parfois, moi aussi, que les murs du son créent un refuge contre la bêtise du monde, de même qu’il m’arrive de chercher dans un déhanchement de danse une façon de secouer ma propre stupidité. La dernière année m’a par contre imposé le constat de la fragilité de mes tranchées. Les murs du salon où se trouvent mes enceintes restent poreux, de même que les écouteurs qui m’accompagnent dans mes transports n’assourdissent en rien la souffrance des corps endormis que je croise dans les escaliers du métro.
Mes sorties de jogging des derniers jours ont été soutenues par la rage du groupe métal Converge. Au son de « Sadness Comes Home » et « Dark Horse », j’ai longé le désespoir des camps itinérants érigés en bordure du fleuve à Longueuil. Il me faut parfois de ces agressions musicales pour traverser la brutalité de l’époque. Converge est un groupe issu de la scène punk hardcore bostonnaise, ce sont des artisans qui raffinent l’art de la défonce depuis plus de trente ans, des gens qui n’ont pas eu besoin d’études classiques pour reconnaître la sagesse de memento mori. Un nouvel album est prévu dans les prochains jours. Le simple qui en annonce la teneur s’intitule « Love is not Enough » et je me désole de penser qu’ils ont peut-être cruellement raison.
Quand l’amour peine à contrebalancer la mort
Si la médiation musicale échoue à me rasséréner, faut-il que je me soumette à un nouveau régime? Comme Mark Fortier qui cède le temps d’un titre au devenir fasciste, dois-je à mon tour me laisser convaincre par la fatalité du désastre?
Voyez comme je cherche. L’autre matin, l’âme noire comme une outarde baignée dans le pétrole, je scrollais mon téléphone, l’index avide de légèreté. C’est alors que je tombai sur une note à fort indice de bonheur : un média d’information (Le Devoir) citant un autre média d’information (MétéoMédia) titrait : « Un « hiver d’antan » serait à nos portes ». Douce médiation, doux voyage vers l’antériorité, doux repli du peuple à genou dans son minuit chrétien… Je divague un peu. N’empêche, l’avènement de la neige en hiver est devenu une exceptionnalité digne de faire les manchettes. Le climat, autant social qu’atmosphérique, est si pourri que les météorologues deviennent des chantres de nos humeurs collectives. Écoutons, à titre de preuve, ce que l’un de ceux-ci avait à nous dire : « en général, notre niveau de confiance pour avoir un Noël blanc est assez élevé ».
J’aime certes beaucoup la neige. Beaucoup beaucoup. Pour vrai. Mais pas au point d’associer le niveau de précipitations à celui de ma confiance.
C’est simple, par les temps qui courent, le mot confiance fond dans ma bouche à la première syllabe.
J’ai écrit cette année que j’étais un punk quarantenaire sans moto (la nuit passée, j’ai rêvé que je devais jouer « Rock ta mère » avec une guitare dont le corps était une roue de vélo : même dans mes rêves, je suis condamné à pédaler). Plus tard, j’ai tenté de me consoler en me répétant que je n’avais pas à me démener à tout bout de champ, j’étais suffisant. En cette fin novembre, la réalité me renvoie au statut de vieux schnock fatigué. C’est un peu ma tête qui est prise dans un champ magnétique. C’est beaucoup mon cœur qui se couvre d’ecchymoses au contact du destin. La pirouette stylistique appropriée consisterait à enchaîner ici en affirmant qu’heureusement, il me reste des oreilles pour m’émerveiller encore des mystères du monde, mais toutes les prouesses auxquelles je pense se terminent comme un sourire de patineuse quand son cul french la glace. Alain Goldberg a ses triples axels, CHOM FM ses trips d’Axl (Rose), et moi, je périclite dans la moiteur verglaçante de novembre.
Voici donc, cassé comme moi, un bilan en morceaux.
Getting killed ou le disque le plus mortel de l’année
Geese propose une musique où on reconnaît des ingrédients d’antan sans que ça sonne comme un band hommage. Il y a des racines blues évidentes, une joie du riff gras, il y a des crescendos jubilatoires, des jams ouverts, ouverts comme dans risqués, ouverts comme dans propice aux accidents, aux surprises, ouverts à ce qui se passe là. Écouter Geese rafraîchit parce qu’on y entend une chimie, une synthèse, la rencontre de musiciens qui s’écoutent et se nourrissent plutôt que de suivre les plans d’un leader. On est ici dans une assemblée de cuisine, dans une discussion produite par des gens qui ont de l’appétit pour les autres. Alors qu’on écope collectivement des délires d’autocrates et de la sénilité technofasciste des prophètes de l’IA, c’est une bénédiction d’entendre des jeunes qui mettent en commun leur créativité pour nous offrir un authentique cadeau.
Je suis aussi séduit par les incantations énigmatiques de Cameron Winter (d’antan?), telle cette perle d’« Island of Men » : « You can’t keep running away from what is real and what is fake ». Le paradoxe est aussi cru que probant : personne n’échappe vraiment à la violence du réel, personne n’échappe aux mensonges qu’on y colporte non plus. On est pris sur la christie de petite île des hommes, pis alors qu’on en voit se pavaner sur leur yacht de spéculateur, je sais bien que tout ce que j’ai, c’est un beau grand bateau piloté par Gerry Boulet, une affaire qui tient à rien, une balloune gonflable, un rêve fragile qui se termine de triste façon : « c’est bien de votre faute si je m’éloigne de vous ».
Mais il n’est pas encore venu, le temps des conclusions. Geese, en fait, nous permet de croire en la résurrection, comme c’est le cas avec « Taxes ». Cette chanson évoque les malheurs d’un être prêt à brûler en enfer, une âme qui reconnaît ses dettes envers on ne sait quoi mais qui est incapable pour autant de les rembourser et qui, pour cette raison, appelle à l’aide, quémande presque sa punition. Musicalement, la chanson offre d’abord une forme dépouillée. Il y a une batterie qui percute des peaux sans pour autant trouver les temps attendus (le 2 pis le 4), des échantillonnages triturés de voix, une basse qui soutient des accords en suspens. Tout est en retenue, tendu comme au moment où se prépare l’affrontement final d’un western. On se promène dans une rue déserte, avec des pantalons fagotants et le corps qui réclame sa fin. On est dans la peau du bandit, du hors-la-loi qui n’a pas le choix de l’être parce que toutes les règles ont toujours été écrites contre lui : « If you want me to pay my taxes/ You better come over with a crucifix ». On est Winter qui implore, soutenu par un band qui nous taquine. Parce que le band, la musique, c’est le vent qu’on a eu dans la face, la rugosité de territoires sans eau, l’indifférence du soleil qui a tué notre cheval noir. La musique nous dit : patiente encore. Ainsi grimpe notre désir, notre espoir fatigué en quête de résolution. Puis, dans un ultime acte de courage et de défiance, on chante avec Winter : « You’re gonna have to nail me down ». Et c’est alors que le vent tourne. Oui, la batterie plante les clous. Oui, tout le corps cède sous la mélodie du piano. Oui, Geese fait cruellement mal. Le band nous fait danser au moment où la figure maladive du chanteur, figure à laquelle on s’est accroché, figure sur laquelle on s’est projeté, cette figure donc subit son châtiment. N’est-ce pas une métaphore douloureuse de notre temps? Combien de fois, dans les dernières années, avons-nous entendu des gens souhaiter l’effondrement du monde? Comme si nous étions incapables d’envisager quelque changement que ce soit sans y avoir été forcé? Avec Geese, on jouit autant qu’on pleure. Mais avec Geese, justement, on ressent la possibilité d’une transfiguration. On se découvre un nouveau visage. La possibilité de muer. Changer de peau. Se grossir le cœur.
Pour moi, c’est pas mal ce que la musique peut faire de mieux.
Shows qui m’ont kické le cul
J’ai assisté à plusieurs performances de qualité, des shows qui sont souvent arrivés à des moments opportuns. Si j’avais besoin d’une belle leçon de résilience, je pourrais toujours me souvenir de cette soirée de mars au théâtre Fairmount. Beak, ce trio de Bristol, y a présenté une série de pièces aux hallucinations mélancoliques. Geoff Barrow, batteur et chanteur qui est passé par Portishead avant de former Beak, effectuait ce qui ressemble à une tournée d’adieu. Si ça teintait le spectacle d’une émotion particulière, ça ne l’a pas empêché d’être blagueur et de se moquer de ses vieux os.
Il y avait quelque chose d’étrange dans le rythme de ce spectacle. La musique de Beak est très marine. Ses basses lourdes et ses synthétiseurs ondulants font l’effet d’un flottement sur des eaux agitées. Ça peut brasser solide, comme dans la finale de « Cellophane ». Mais entre les pièces, on semblait être dans un salon de thé, alors que Barrow et ses acolytes Billy Fuller et Will Young commentaient sur un ton très posé le déroulement de la soirée.
Cela dit, ce n’est pas Barrow qui m’a le plus ému ce soir-là, mais le pauvre technicien de scène du Fairmount qui, toute la soirée durant, s’est débattu avec les moniteurs de retour. Il travaillait fort, le jeune homme, charriant les haut-parleurs, vérifiant les fils, se collant l’oreille aux grillages, sacrant, stressant, retournant à sa console, toujours dans l’espoir de mettre de l’ordre pour des musiciens en action. Le gars se battait contre des vagues géantes qui inondaient le pont, c’était un matelot nargué par Moby Dick, pogné entre le public et le band, pogné dans un statut ingrat, celui de la personne qui se démène et ne sera jamais reconnue.
Jamais. La preuve, j’en parle sans savoir son nom.
Bravo anonyme.
Barrow ne s’est jamais choqué des conditions dans lesquelles il évoluait, ses compères non plus. Il a par contre mis un terme au va-et-vient du technicien en allant chercher l’amplificateur de guitare de Litronix, qui avait assuré une première partie plutôt heureuse, pour le transformer en moniteur, assurant lui-même le câblage des synthétiseurs de Will Young (la basse de Billy Fuller n’avait pas besoin d’un retour supplémentaire, son ampli frigidaire nourrissait toute la place).
Autre coup de cœur, autre leçon de courage : Catherine Leduc a lancé un disque formidable sans autre soutien que celui de ses proches. Je pense l’avoir déjà dit, mais l’audace de rassembler des gens afin de faire naître des chansons, aimer assez ce qui en ressort pour tout transporter en studio, poursuivre la pratique afin d’assurer un concert solide, ça me touche. Les artistes, c’est du vrai monde. Du monde avec des rêves, mais avec des doutes aussi. Des doutes et une infinité de raisons pour abandonner. « Les raisons embaument la défaite », dit Catherine. Ça rend les victoires follement plus belles.
Autre mention spéciale: la soirée YOO II à la Salla Rossa. Entrer dans une salle où se trouvent deux drums montés côte à côte, des tours grandes comme une équipe de basket mais qui vont cracher du son, celui d’une collaboration entre Yoo Doo Right, Population II et un dude nommé Nolan Potter, ça m’a permis de penser que pendant qu’au nom des banques et du pétrole et de la civilisation blanche, des riches peureux armés jusqu’aux dents nous proposent la guerre, résistent encore et toujours des gens attirés par l’aventure humaine, le goût risqué de se mettre ensemble pour nous faire hurler la chance qu’on a de vivre.
Conclusion cathartique avec Slash sur un piano
Je terminerai ce bilan avec une proposition. Je sais que le lectorat de Brutales Mélodies se sacre pas mal de mes goûts musicaux. C’est pas grave que vous n’aimiez pas Converge. Vous manquez juste de goût. Mais là n’est pas le point. Je sais que vous me lisez parce que vous reconnaissez aussi à votre manière le pouvoir de la musique. Et si c’est important de trouver une place dans sa vie pour se laisser ébranler par la musique des autres, ça peut aussi être assez jouissif de chanter à son tour.
Un couple ami chez qui on a soupé ma blonde et moi nous a proposé, il y a un bout, de finir la soirée avec un karaoké. Honnêtement, j’étais pas sûr. Mais ces amis ont ajouté une twist Duolingo à l’affaire. Les grandes chansons américaines de notre enfance allaient devoir se décliner dans notre dialecte du nord.
Au début, je sais pas pourquoi, on s’est mis à parler à la mode Axel Foley le flic le plus qu’est-ce-que-tu-m’excites-quand-tu-parles-vulgaire de Beverly Hills. « Nothing Else Matters » s’est parisianisé en « Plus rien ne nous importeuuu » et « Runnaway Train » a muté en « Wagon de fuite ». C’était drôle, mais un peu gêné. Puis, on s’est aperçu que Red Hot Chili Peppers pouvait devenir Rouge Chaud Frisquet Poivre et le fun a pogné solide.
C’est là qu’un autre Axl s’est pointé le bout du nez et qu’on a trippé à chanter « Novembre tout trempe ». Oui, c’est dur d’être une bougie dans le novembre tout gris. Le temps est aussi mêlé qu’un toupet de Slash perdu sur un piano. Mais en chantant, j’ai l’impression qu’on a commencé à traduire plus que des paroles. On ramenait de la lumière dans des couplets qu’on avait jamais compris, on prenait le risque de briser des affaires, on faisait émerger de l’imprévu, on cafouillait, on redevenait des enfants pis on se crissait autant de chanter bien que du mois de novembre.
Voilà donc ma suggestion. Qu’on chante à s’en casser la gueule. Ça sera toujours plus beau que la symphonie des canons pis les mélodies patentées par algorithme.
On a une couple de vrilles à faire avant de mourir. Des axels pour tout désaxer. Le monde est déjà assez croche. On finira bien par lui redonner de l’allure.



