Aux créatures d’habitudes
Brutales Mélodies a de la semoule au coin des lèvres
Je suis revenu du Maroc les oreilles bouchées. Le décollage et l’atterrissage de l’avion sont des processus pénibles pour mes tympans. J’ai beau bâiller à en verser des larmes, me masser les osselets à la jonction de l’appareil auditif et de la mâchoire, les lois de la physique sont plus fortes que moi. Mon corps tolère mal les changements de pression, ce qui se traduit en plein vol par une douleur similaire à une épine me traversant la tête de bord en bord puis, revenu sur terre, mes capacités d’audition sont comme noyées dans un bocal.
Vous vous dites, je raffine mon aptitude à lire sur vos lèvres, que ça m’apprendra à voyager alors que la terre brûle. Coupable, je le suis en effet. J’avais envie de voir du pays. Pas la place au sud qui vire à la farce fasciste dont personne ne rit. Pas l’Europe non plus. Je voulais du dépaysement. Sortir du steak blé d’Inde patate. Plutôt, j’étais in with the tajine. Ma blonde et moi, on s’est donc payé une folie : deux semaines à déguster les contrées de la harira, des viandes aux arômes sucrés, des petits déjeuners pulpeux d’oranges fraîchement pressées qui font suite à des nuits rêveuses aux saveurs de menthe. Ça m’a peut-être bousillé l’acoustique mais mon estomac et mes papilles ont fonctionné à merveille. J’ai découvert les msemens au amlou, le thé à la menthe s’est habilement substitué au café et j’ai avalé des desserts aussi pervers que les sticky fingers de Mick Jagger.
Manger. N’est-ce pas une fête? Je suis à une pincée d’épices de rebaptiser ma chronique : Brutal Appétit. Je signerais alors un papier sur le superbe repas qu’on s’est pris Chez Hassan à Tanger. Le restaurant était trop riquiqui pour accueillir ses clients entre ses murs, mais on s’est fait un plaisir de partager une table sur le trottoir avec des inconnus de divers continents (cousins français, amigas espagnoles et un voisin chinois qui a soupé avec son amour de téléphone). Le gril sur charbon de bois fonctionnait à plein régime et m’a permis de m’empiffrer de brochettes de poissons où se trouvaient bouchées de thon, d’espadon, rondelles de calmars et crevettes entières. C’était affolant! Le tajine de fruits de mer de Dominique était tout aussi savoureux.
Manquait juste le vin.
Mais comme le chante Joe Strummer : Shareef don’t like it!
Le touriste moyen pourrait bien se plaindre de la rigidité des coutumes gastronomiques locales et entonner un peu niaisement le refrain des Clash, pour ma part, j’affirme que c’est la culture maghrébine qui m’a rocké. Au-delà de la bouffe, j’avais envie de semer mes repères. En mettant les pieds à Marrakech, j’ai aussitôt compris que je ne serais pas déçu. Marcher dans une ville rouge, pénétrer le dédale de la médina, s’y perdre souvent, se laisser interpeler par des commerçants au verbe ensorceleur, sourire malgré la chaleur accablante, négocier pour tout, se faire berner plus souvent qu’autrement, en rire quand même, choisir une allée au pif, s’y enfoncer pour réaliser que chaque enjambée nous fait tourner en rond, être klaxonné par une mobylette, tu viens d’où mon frère, quieres a comer, safi, safi, puis on débouche sur la place Jemaa el-Fna où ça hurle pour un jus de fruits, une dame veut nous dessiner la main au henné, des musiciens partagent le thé avant de se mettre au boulot, un enfant nous offre des mouchoirs, des singes en laisse s’apprêtent à grimper à nos épaules le temps d’une photo, le monde est bruyant, il tourbillonne, taxi? haschich? l’activité nous déborde et bien que la casbah a des origines moyenâgeuses, elle nous vivifie par sa fougue.
Je le répète : c’est la casbah qui m’a rocké.
Je suis habitué à tant d’ordre. Tant de retenue. Dès la petite école, j’ai appris comme tous les enfants occidentaux à rentrer dans le rang. Faire la ligne. Être à mon affaire. Disparaître un peu.
Au contraire, l’avenue Mohammed V de Marrakech est un axe anarchique où taxis et voitures usent du klaxon comme d’un clignotant, d’un salut ou d’une insulte, les mobylettes circulent en maringouins, dépassent à gauche comme à droite quand elles ne vont pas tout bonnement à contresens, les piétons imposent leur volonté mieux que les feux de circulation, et quand c’est soir de fête, comme lors de la victoire de l’équipe nationale contre le onze canadien, des enfants s’ajoutent à l’action, courent entre les véhicules alors que des familles entières s’entassent sur leur unique véhicule motorisé à deux roues : maman avec le bébé emmailloté contre la poitrine, la cousine sur les genoux de mononcle au guidon et le petit tannant en arrière qui traîne son drapeau.
Bref, ce voyage au Maroc m’a donné une méchante secousse. C’était beau, galvanisant.
Mais aussi, je dois bien l’admettre, assez éreintant.
Je suis une créature d’habitudes
Tout le monde capote avec les vacances. Ce serait l’occasion d’explorer ce qui nous manque au quotidien, de faire des rencontres enrichissantes, de prendre du temps pour soi et, surtout, ce serait le temps propice au ressourcement. C’est peut-être vrai, mais ce qu’on dit moins, c’est à quel point les vacances peuvent être fatigantes.
Du moins, pour une bête douillette de mon acabit.
Je suis, qui s’en étonnera, un animal casanier. Quand je me fais observateur de la faune sauvage, je me sens beaucoup plus proche de la marmotte qui se shake uniquement le mou du derrière quand vient le temps de battre en retraite vers le terrier que, disons, du monarque convolant sur des milliers de kilomètres afin de suivre l’élan du soleil. En rentrant au bercail, et après avoir subi un lavage féroce des canaux auditifs dont il sera sûrement question dans une prochaine chronique, je me suis donc complu dans l’écoute d’un album aux chansons confortablement prévisibles : Creature of Habit de Courtney Barnett.
Pour qui ne connaîtrait pas encore la chanteuse, sachez qu’elle est native du pays des koalas, aussi nommés « paresseux australiens », qualificatif qui colle assez bien à l’attitude bellement nonchalante de Barnett. Depuis maintenant une dizaine d’années, cette dernière propose des hymnes à la lenteur et à la maladresse, airs soucieux du bien-être de ses proches même si, plus souvent qu’autrement, personne ne va si bien que ça. Ses chansons se composent d’un minimum d’accords. Si un sol majeur 7 fait du bien, à quoi bon passer à autre chose? Les titres du dernier disque parlent d’eux-mêmes : « Mostly Patient », « One Thing at a Time », « Wonder » et, ce qui ferait un excellent titre de bio : « Same ».
Ça peut sembler barbant, mais à vrai dire, je trouve une qualité à cette musique sans surprise. Les albums de Barnett sont tels une visite chez un vieil ami. Pas besoin de sonner, la porte est toujours entrouverte, il y a une place sur le divan, un chat qui devine que vous avez besoin de caresses et qui apparaît en ronronnant, puis votre ami est là, c’est une personne avec qui même sans rien de neuf à dire le plaisir de déblatérer demeure intact.
Barnett, c’est une chanteuse amicale. Parfois, la simplicité de sa musique nous soigne. D’autres fois, c’est plutôt à nous de la soutenir. Sur « Wonder », par exemple, on aurait le goût de lui dire : « Décroche, fille » alors qu’elle s’inquiète de ce que l’on peut dire en son absence.
I know it sounds a little paranoid Maybe this could’ve been avoidеd Whispering in the back of my head, thе back of my head
On a développé tellement d’outils pour se croire là où on n’est pas, tant de technologies qui nous connectent avec des inconnus et qui nous détachent simultanément de l’ici présent, pas étonnant qu’à un moment on se mette à entendre des voix. On a des images de partout, on est constamment susceptibles d’apparaître sur l’écran de quelqu’un d’autre. Rien n’est vierge, rien n’est libre quand le moindre instant risque d’être capté par une caméra et retransmis pour la communauté mondiale des internautes. Pensons seulement à nos corps qui figent quand résonne le décompte 1, 2, 3, cheese. Tout se crispe. Tout angoisse. Et même si la vie continue comme si de rien n’était, quelque chose vient se loger dans une craque quelque part, une ombre insidieuse dans notre angle mort, juste là derrière la tête, l’impression d’être sous observation, le frisson d’une rumeur, notre mauvaise conscience qui rumine l’éternel sentiment d’incomplétude, notre corps qui ressasse la sensation infatigable d’ostie de fatigue.
Les allures décalées de la chanteuse, sa dégaine de poteuse de même que son jeu lousse de guitare, bref, tout ce qui fait d’elle une artiste attachante est une réponse à la misère du capitalisme tardif. Barnett fait de la musique à partir des maux contemporains : dépression, anxiété, malaise face aux impératifs de performance, fatigue, fatigue, fatigue. Si elle semble écrire constamment la même chanson, c’est que le monde lui impose constamment le même fardeau. Et bien que ses textes ressemblent souvent à des batailles perdues, le fait qu’elle continue de les écrire et, surtout, de les chanter, donne au contraire du courage. Écouter Barnett, c’est reposer sa tête sur les cuisses de quelqu’un qu’on aime, de quelqu’un qui nous aime. Ça ne règle pas tous nos problèmes, mais ça soulage.
Ok, mais c’est quoi le rapport entre Barnett pis le Maroc?
L’usure que j’ai pu ressentir lors de mon voyage venait beaucoup du fait d’être confronté à une série d’incertitudes. Exemple triste mais banal : on devait éviter l’eau du réseau public et lui préférer ce qui se vendait en bouteille. Tous les jours, je me rendais dans des petits stands pour me désaltérer. Contrairement à ici où les prix sont affichés et les produits enregistrés avec un code-barre, là-bas, c’est à la parole du vendeur que je devais me fier. Au début du périple, j’ai payé des bouteilles de deux litres à 14 dirhams. En changeant de ville, je me suis aperçu que la même bouteille se vendait plutôt 4 ou 5 dirhams… Parfois c’était un peu plus. Pas toujours. L’essentiel ici n’est pas tant la somme que l’effet psychologique. Dans certaines situations, j’étais considéré comme un touriste naïf à détrousser, dans d’autres, comme une personne qui a soif. Chaque fois, la relation était à rejouer. L’enjeu n’était pas tellement le montant à débourser (entre 50 cennes et un dollar et demi, il n’y avait pas de drame) que l’évaluation de mon humanité : étais-je l’étranger à berner ou une personne comme une autre?
Le voyage, donc, a mis à l’épreuve ma réaction au regard des autres. J’aurais pu virer méfiant, soupçonner à chaque contact la tentative d’arnaque, mais cela aurait empêché tout plein de rencontres. Car des rencontres, même brèves, il y en a eu souvent. Je pense à ces chauffeurs de taxi qui devenaient tout excités quand je formulais de peine et de misère quelques mots en arabe et qui profitaient du trajet qu’on faisait ensemble pour m’en enseigner des nouveaux; je pense à ces femmes qui se trouvaient aussi parfois dans le même taxi et qui tenaient à ce qu’on se sente pleinement accueillis dans leur pays; je pense à Ousmane, ce jeune homme qui nous a offert un cours de zellige et avec qui on a discuté musique; je pense à ce trio du désert qui, sans autre raison que l’instinct de partage, nous a offert un couscous à Tetouan; et à toutes ces personnes qui, voyant nos airs égarés dans les médinas de Chefchaouen, Rabat ou Marrakech, ont modifié leur itinéraire pour nous accompagner à destination. Il y en a bien eu, aussi, qui ont tenté d’exploiter notre précarité, mais la grande majorité des gens avait la main sur le cœur.
Cela dit, cette posture d’ouverture est toujours à renégocier. Et quand le contexte de cette renégociation implique une langue et des coutumes étrangères, ça demande passablement d’énergie. Malgré des paramètres différents, j’ai l’impression que ce que relate Barnett dans ses chansons relève de phénomènes similaires.
What’s inside that cloudy little head?
C’mon, won’t you stretch it out?
Afraid they’ll really see ya
And figure what you’re all aboutLes nuages qu’on porte, les turbulences qui nous traversent, viennent beaucoup des liens de confiance brisés. Barnett évoque ces rapports troubles, montre comment les défis sont récurrents, mais sa musique amène de l’air. Avec son bagou qui traîne et ses arpèges faciles, elle nous ramène à des vérités essentielles : la beauté du monde, la chance qu’on a d’y participer.
Ou, comme elle le chante si bien : Another beautiful day.



